Bernard Pras Einstein

Intuition beats Statistics – Interview with Artist Bernard Pras

Dirk Dobiéy Interview 0 Comments

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At first, an exposition of Bernard Pras only slightly differs from a bric-a-brac store. There are piles of objects and materials that seem to be randomly arranged on the ground such as during a Sunday garage sale. However by looking at each of the parts you realize that they are tied together, ingeniously aligned to draw and replicate a well-known image, but only when seen from a certain perspective. The french artist, fond of Bricolage and Improvisation, uses an anamorphic perspective to turn 3D into 2D. Fascinating!

During our conversation he explains the process that led him from the Beaux-Arts and painting to the mastery of anamorphosis:

‘I consider that my painting work became the current form of my work. I see it as a logical development of what I was doing in painting. It is an evolution and not a change. It was a reflection and a process that brought me to it naturally. Around thirty years old, I had an insight of what I wanted to do in regard of what I was painting. I realized that what I was interested in was nearly what I was doing between two paintings. This empty space, this kind of area… This mysterious link that ties together different paintings I painted consecutively. So I looked for a way to express that in a single element. It took me around twenty years to succeed roughly in what I was looking for.’

Pras admitted it: he went through a long path to master this method. Furthermore, he gave us an overview on how he starts to dive into a project and how his experience is a precious asset as he developed over the years a special relationships with the objects:

‘Once I found my topic, I can start the project by doing a sketch of it. It helps me to get into the picture, to familiarize myself with the inside of this picture… I outline a really large drawing frame with big brushes and it gives me insight on the objects I should find and use. As I am used to, I see more easily which objects could enable me to draw my project and so on. It is a force of habit, but it is subconscious at the same time! Thanks to the experience, I gained a sense of the objects. I have a sense of the objects I should take, which would have a potential to help me draw in space and conceptualize what I want to do.’

Once he is into a project, Pras experiences a flow of ideas that lead him to other projects:

‘I am so into it that it is like a world that could multiply… When I do something I have ideas to go further and to do something else when the project is over, either in the same kind or as a variant. That is something that vanishes when the work is done, but it is possible that it comes back later in another form. The creative process is something really mysterious and that I am far from handling. It is something that goes beyond me. I endure it more than I control it. I call this phantom memory. That is the term we use when someone looses a limb for instance. There is a phantom memory of this limb. It is not there anymore, but one can still feel it. There is something like this in my work. I give birth to phantom memory. Through a work there is the birth of a story with the object, by the relationship with the object that can be part of a collective subconsciousness or of a memory. There is a secret world of object that breathes.’

From his point of view, technology is a way to improve performance and to get more details but the savoir-faire remains the same:

‘The method changed with respect to the technical aspect. I always used a camera to realize an installation, but at the beginning I worked with a traditional camera and a film roll in it, and I used as references just a few Polaroïds… Maybe a dozen. Then I upgraded to digital, and it dramatically changed the technical aspect, as I could transfer images on a computer. It enabled me to zoom in and other things we could not do with a traditional camera. So on the technical aspect it evolved and it enabled me to get much more into the detail.’

Finally he gave us an interesting take on the human relations and intuitions:

‘I think that intuition, our subconsciousness, if we arrive to put it out to meet others, can be as efficient or more efficient than traditional survey techniques, or mathematical approaches. I think that mathematics are not the only way to read the world and tie people together. We are in a society that takes too much the zero and one into account. I believe that we have a power in us that does not need to envy mathematical methods. All human activities have lot of connections in commons. It is no coincidence that many CEO’s have an interest in contemporary arts, because there are common values, common anxieties, common hopes. Of course I am convinced of it. In human activities, there is not a specificity through the art activity rather than the industrial activity or whatever. There are always the same resources, the same questions. In fact, the goal is to communicate, to claim your existence, to try to find a way to share it to feel better, to reassure, to be less alone, to be loved… These are the human motives!’

The work of Pras where the alignment of different parts form a whole picture resonates to us as a metaphor that characterises the business world. If the alignment of workforce, strategy and culture is good, tremendous things can happen…

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AoA : M. Pras, comment en êtes-vous venu à l’art ?

Bernard Pras : Comment j’en suis venu à l’art ? Ça s’est passé très jeune vers 15 ans, j’ai découvert la peinture et depuis, ça ne m’a plus quitté !

AoA : Est-ce que vous continuez toujours à peindre ou êtes-vous totalement passé sur le travail d’anamorphose ?

Bernard Pras : À vrai dire, je considère que mon travail de peinture a pris la forme actuelle de mon travail. Pour moi, c’est une continuité logique de ce que je faisais en peinture. C’est une évolution, pas un changement.

AoA : Comment en êtes vous venu à ce travail d’assemblage ?

Bernard Pras : Ça a été une réflexion, un processus qui m’a amené à ça tout naturellement. C’est une démarche qui s’échelonne sur une vingtaine d’années. Autour de trente ans, j’avais un peu l’intuition de ce que je voulais faire par rapport à ce que je faisais en peinture. Je m’étais rendu compte que ce qui m’intéressait, c’était presque ce qu’il y avait entre deux tableaux. Cet espace de vide, de passage… Cette espèce de lien mystérieux qui lie plusieurs tableaux que je faisais consécutivement. J’ai cherché le moyen d’exprimer ça en un seul élément. J’ai mis une vingtaine d’années pour réussir à peu près à faire ce que je cherchais à ce moment-là.

AoA : Pourriez-vous me décrire le processus artistique ? C’est-à-dire les étapes de la naissance d’une idée à la création d’une œuvre?

Bernard Pras : Ça part dans mon esprit d’une espèce de rapprochement que je pourrais faire entre une catégorie d’objet et une image qui pourrait faire le lien. Par exemple, j’avais trouvé que tous les produits de supermarché, ça pouvait être intéressant pour faire le portrait de Louis XIV de Rigaud ou encore l’idée de faire un « nu » avec des vêtements. Cela vient d’une idée qui fonctionne dans mon esprit, où je sens qu’il y a une sorte de rapport qui m’intéresse et après j’essaie de concrétiser l’idée, ou la vision que j’ai, en réalisant le projet.

AoA : En d’autres termes, vous partez des matériaux pour conceptualiser l’idée ?

Bernard Pras : En réalité, je me base plus sur une gamme de matériaux, que ce soit les tissus, les plastiques, du bois, des jouets… ça peut être n’importe quoi. Après ce n’est pas une idée précise des objets que je vais utiliser mais j’ai en tête une gamme ou une catégorie d’objets.

AoA : Est-ce que ce sont des matériaux que vous possédez ou que vous trouvez en quelque sorte ?

Bernard Pras : Alors à l’atelier j’ai un nombre assez important d’objets, mais je ne fais pas que des pièces à l’atelier. Je fais aussi des pièces à l’extérieur et dans ce cas, je n’ai rien du tout quand j’arrive dans le lieu où je réalise la pièce. Je trouve donc sur place tous les éléments.

AoA : Donc vous partez d’une idée et après il y a une sorte d’improvisation qui rentre en jeu ?

Bernard Pras : Oui, c’est à cent pour cent une improvisation!

AoA : Est-ce que l’on peut considérer votre travail comme du bricolage ?

Bernard Pras : Oui, en effet. C’est vraiment du bricolage, on peut le dire.

AoA : D’où vous viennent ces intuitions ? Vous partez sur une idée et après vous essayez de trouver des matériaux qui pourraient compléter ces idées ou c’est plutôt une recherche d’objets, notamment au marché, où vous vous dites, « tiens cet objet pourrait faire l’affaire, celui-là pourrait être intéressant… » ?

Bernard Pras : Quand j’ai trouvé un sujet, je peux commencer le projet à partir d’une esquisse que je réalise. Cela me permet de rentrer un peu plus dans l’image, de me familiariser avec l’intérieur de l’image… Je fais un cadre de dessin très très large avec des grosses brosses et cela me donne des indications sur les objets à trouver. Avec l’habitude, je vois plus facilement quel objet aura une capacité à dessiner mon projet et ce genre de détail. C’est une espèce d’habitude, mais c’est inconscient en même temps !

AoA : Donc avec l’expérience c’est un peu plus facile de conceptualiser vos idées ?

Bernard Pras : Grâce à l’expérience, j’ai un sens des objets. J’ai un sens des objets à prendre qui ont un potentiel pour pouvoir dessiner dans l’espace ce que j’ai envie de faire.

AoA : Est-ce que votre méthode a évolué au fil du temps ou est-ce que vous procédez toujours de la même manière ?

Bernard Pras : Disons que la méthode a évolué au niveau technique. J’ai toujours utilisé un appareil photo pour réaliser ces installations mais au début, je travaillais en traditionnel, c’est à dire avec une pellicule au dos de l’appareil photo et j’avais comme repère juste quelques Polaroïds… Peut-être une dizaine. Après je suis passé au numérique et alors là, ça a changé la technique, parce que l’image est transférée sur un ordinateur. Du coup, on peut faire des agrandissements, on peut faire plein de choses que le traditionnel ne permettait pas. Au niveau de la technique, ça a évolué. Et puis cela m’a permis de rentrer plus dans le détail.

AoA : Donc la technique facilite le processus d’assemblage… Par quoi commencez-vous ce processus d’assemblage ? Commencez-vous par le décor ou le fond de l’image ?

Bernard Pras : Cela dépend des circonstances et du projet que je fais. Je fais quelque chose complètement intégré dans le décor que j’utilise. Par exemple, pour la pièce Le Christ de Loudun, c’était à l’intérieur d’une ancienne église qui a été réhabilitée en salle d’exposition et là j’utilise vraiment le décor de l’église, donc je ne fais rien. Mais si je fais une pièce comme le Facteur Cheval, là, je commence par construire une sorte de socle qui va être le fond de mon image.

AoA : À quelle fréquence vérifiez-vous l’avancée de la pièce ? Est-ce qu’à chaque fois que vous expérimentez quelque chose, vous vérifiez ce que ça donne ?

Bernard Pras : Chaque objet est posé et fait l’objet d’une capture pour voir si c’est bien placé et il arrive même que je le déplace avant de reprendre une capture et ainsi de suite. Il y a une photo prise pratiquement à chaque objet. C’est un travail d’expérimentation.

AoA : C’est un travail d’expérimentation où vous testez un objet à une place, vous vérifiez et vous vous autorisez à le déplacer si cela ne vous convient pas.

Bernard Pras : Oui, exactement !

AoA : Il nous a semblé comprendre que vous détruisiez vos œuvres une fois qu’elles étaient achevées ? Pouvez-vous nous expliquer l’approche émotionnelle ? Quel sentiment cela procure ?

Bernard Pras : Il y a une forme de plaisir là dedans, dans la réalisation éphémère. Maintenant je le fais de moins en moins, j’essaie de conserver de plus en plus les installations parce que les installations sont des choses qui sont incomparables pour le public, de voir une pièce en 3D c’est beaucoup plus captivant que de voir sa représentation en photo. J’essaie de les conserver mais bon, il y a toujours une partie de mon travail qui reste éphémère. Il y a quelque chose de satisfaisant intellectuellement de faire quelque chose d’éphémère, de faire quelque chose juste pour le plaisir de le faire, de savoir que ça va être détruit… Il y a toute une partie de l’art… Par exemple quand des gens font des cérémonies. Dans le monde, il y a beaucoup d’exemples comme le carnaval où les gens font des choses pour une période qui sont après démontées et qui n’existent plus que dans la mémoire des gens.

AoA : Vous proposez en quelque sorte une expérience unique à votre audience…

Bernard Pras : Oui, puis il y a une espèce de cohérence par rapport au sentiment d’abondance des objets, de la prolifération de tous ces objets… De les utiliser juste pour en faire quelque chose d’éphémère… Intellectuellement, je trouve que c’est satisfaisant.

AoA : Nous avons également cru comprendre que tout au long de la réalisation d’une œuvre vous aviez plein d’idées qui vous venaient et qu’une fois que la pièce était terminée, vous vous sentiez ‘‘vide’’ en quelque sorte.

Bernard Pras : Oui, c’est exactement ça. Je ne peux pas vous en dire beaucoup plus car c’est quelque chose que je ne maîtrise pas. C’est quelque chose que je peux constater.

AoA : Vous vous concentrez, vous rentrez totalement dans un projet et une fois que vous êtes dedans, toute l’inspiration vous vient, c’est cela ?

Bernard Pras : Oui, voilà. Je suis tellement dedans que c’est presque un monde qui pourrait se multiplier, vous pourriez voir où je voyage… Je ne sais pas bien comment expliquer ça.

AoA : Comment faites-vous le tri parmi toutes ces idées ?

Bernard Pras : Quand je fais une chose, j’ai des idées pour continuer, pour faire autre chose quand le projet est terminé, que ce soit dans le même esprit, ou une variante. C’est quelque chose qui s’évanouit quand la pièce en question est réalisée. Mais il est possible que cela revienne plus tard sous une autre forme. Le cheminement créatif est quelque chose de très mystérieux que je suis très loin de maîtriser. La plus grande partie de tout ça, c’est quand même quelque chose qui me dépasse. Je le subis plus que ce que je le maîtrise.

AoA : C’est un peu intuitif donc ? C’est un peu l’inconscient et les intuitions qui vous guident ?

Bernard Pras : Oui, c’est à peu près ça. Je parle de mémoire fantôme. C’est le terme employé quand quelqu’un perd ou se fait couper un bras ou une jambe, il a la mémoire fantôme de ce membre. Il a perdu le membre, mais il peut ressentir des choses à ce membre. Il y a quelque chose de cet ordre là dans mon travail. J’ai fait naître des sortes de mémoires fantômes.

AoA : C’est à propos de vos projets ou à propos des idées ? Elles viennent et quand elles ne sont plus là vous ressentez le besoin de les faire vivre ?

Bernard Pras : Non, en fait, à travers la réalisation d’une pièce il y a des histoires qui naissent de par les objets, de par le rapport avec les objets qui peuvent être de l’ordre de l’inconscient collectif ou d’une mémoire comme ça… Il y a un monde secret des objets qui cohabitent, qui s’animent.

AoA : Vous avez réalisé des œuvres très variées, comment vous choisissez ces thèmes ? Il y a un rapport avec une gamme d’objet qui peuvent vous orienter sur un thème, mais est-ce qu’il y a des thèmes qui vous sont venus comme ça, ou en rapport avec l’environnement, je pense notamment à la représentation de Sotigui Kouyaté à Ouagadougou…

Bernard Pras : Oui toujours ! Quand je suis en Afrique, déjà les objets m’amènent dans une direction, car les objets sont un peu différents de chez nous, même s’il y en a des semblables, mais tout ça, ça me guide dans une direction. Ce qui est très important c’est d’avoir une attitude ouverte, d’être disponible, de ne pas avoir d’a priori, d’idées préconçues… Il faut essayer de se mettre dans le tempo et le rythme de l’endroit où on est. Il faut se fondre dans l’environnement.

AoA : Est-ce que vous vous plongez dans cette culture pour en faire ressortir quelque chose ?

Bernard Pras : Oui et non. Je me plonge dans la culture oui, mais je viens aussi avec ma culture. C’est vrai que quand on est à l’extérieur on a cette possibilité d’émerveillement parce qu’on a un regard un peu neuf, un peu innocent sur les choses. Surtout quand on arrive pour la première fois dans un lieu, on a un regard tout à fait neuf. Ça, c’est intéressant. Cette innocence, c’est un point de vue qu’on perd si on est trop longtemps dans le même endroit. On finit par de ne plus avoir de recul.

AoA : Oui, je vois ce que vous voulez dire. Quand vous réalisez un projet, prenez- vous en considération votre audience ? Ou est-ce que c’est vraiment quelque chose qui vient de l’intérieur, que vous créez et puis après tant mieux si ça plaît et tant pis si ça ne plaît pas ?

Bernard Pras : Ce n’est pas vraiment conscient. C’est très difficile de faire un projet pour une personne ou pour un public, car le public je ne sais pas trop ce que c’est, à qui je m’adresse. Le public c’est une agglomération, tout un tas d’individus qui n’ont pas forcément les mêmes visions, les mêmes goûts… En réalité, je tiens compte de moi en tant que public, car c’est la seule possibilité que j’ai. C’est très difficile de faire quelque chose pour quelqu’un. Je me situe moi en tant que public et j’essaie de faire la pièce que j’aimerais voir. Puis après entre la volonté et le résultat, il y a un écart (rire)…

AoA : Pour nous cet aspect est intéressant parce que de plus en plus avec toutes les méthodes de collection de données, dans le monde de l’entreprise nous anticipons le besoin des consommateurs. Les produits sont pensés pour un public… Cet aspect là est important de nous, car il nous permet de voir que c’est peut-être différent chez les artistes.

Bernard Pras : Je vois très bien ce que vous voulez dire. Je pense que l’intuition, que notre inconscient, si on arrive à le sortir et pour rejoindre les autres, il est peut être aussi efficace sinon plus efficace que des méthodes de sondage, que des méthodes qui sont basées sur les mathématiques etc. Je pense que les mathématiques ne sont pas la seule réponse pour lire le monde et relier les gens les uns, les autres. On est dans une société qui fait peut être la part trop belle au ‘zéro’ et au ‘un’ pour la lecture du monde. Je pense que l’on a en nous une puissance qui n’a rien à envier à ces méthodes mathématiques.

AoA : Avez-vous un moyen de stimuler cet inconscient ?

Bernard Pras : Ça a été toute ma démarche. Mon cheminement a été d’essayer d’ouvrir la porte à un monde intérieur qui ne demandait qu’à s’exprimer, mais j’essaie de trouver le passage, c’est ça, quand je parle d’une démarche, d’une recherche. C’est essayer de trouver une voie pour que mon intérieur puisse s’exprimer, puisse sortir.

AoA : Pensez-vous que le monde de l’entreprise puisse apprendre de la manière de penser et de fonctionner des artistes ?

Bernard Pras : Je pense que toutes les activités humaines ont beaucoup de liens les unes des autres. Ce n’est pas un hasard si les grands patrons d’industries s’intéressent souvent à l’art très contemporain, car il y a des valeurs communes, des inquiétudes communes, des espoirs communs etc. Bien sûr, je suis convaincu de cela. Dans les activités humaines, il n’y a pas une spécificité à travers l’activité artistique plutôt que l’activité industrielle ou autre chose. Il y a toujours un peu les mêmes ressorts, les mêmes recherches. En fait le but, c’est de communiquer, de faire part de son existence, d’essayer de trouver un moyen de la partager, pour se rassurer, pour être moins seul, pour être aimé… Ce sont les raisons humaines !

AoA : Est-ce que vous essayez de transmettre des émotions ou des valeurs à travers votre travail ?

Bernard Pras : Oui oui, bien sûr. Déjà faire une activité qui n’a pas été commandé par quelqu’un, quelque part c’est une indication de valeurs, de façon de voir les choses… Il y a déjà plein de valeurs à travers cela. Proposer des images à la lecture des autres c’est déjà tout un processus. Il y a plein d’enseignements à en tirer, même les choses très simples, à savoir que c’est quelqu’un qui fait une tentative à quelqu’un d’autre. Ca veut dire que la personne qui a fait ça a pris en compte l’autre, que l’autre existe, qu’il est peut-être un peu différent de nous et que l’on veut faire un chemin pour communiquer, tout ça c’est des valeurs qui sont transmises à travers le fait qu’on travaille. Il y a des images et puis bien d’autres. Ça pourrait être développé à l’infini !

AoA : Avec votre regard d’artiste, quand vous regardez le monde aujourd’hui, avec la production de masse des objets, et tout le contexte environnemental et les considérations que cela implique, est-ce quelque chose qui vous influence ?

Bernard Pras : C’est un débat que je ne peux pas résumer en quelques phrases… Toute invention, tout ce qu’on fait, génère un effet secondaire. C’est un peu l’envers de la médaille, que ceux qui créent les choses, avec toute la bonne foi du monde, ne voient pas. Après peut être que cet effet secondaire un peu néfaste

ou négatif prend le pas sur la magie de l’invention de départ. J’ai un souvenir de ma grand-mère qui habitait dans un petit village du Limousin. Ce village était un petit peu en pente. Pour laver le linge, il y avait un lavoir. Donc elle prenait sa brouette, elle descendait tout le village pour aller au lavoir, lavait son linge par tous les temps, s’agenouillait sur du bois pour laver les draps et tout ça. Puis une fois les draps lavés, elle remontait tout le village pour étendre son linge dans son jardin. Le jour où elle a eu une machine à laver le linge, c’était le plus beau jour de sa vie. Seulement maintenant, les machines à laver, on ne sait plus quoi en faire tellement on en a fabriquées, et c’est pareil pour tout ! Ma grand-mère n’avait pas vu cet effet secondaire néfaste, et tout d’un coup on se rend compte de cela. Alors ça prend le pas sur l’invention extraordinaire. C’est comme ça que je vois un peu le monde moderne.

AoA : Est-ce que cela rejoint un peu le problème de surproduction et le fait que les objets sont peut-être construits plus pour une valeur économique plutôt que pour leur valeur usuelle ?

Bernard Pras : Oui, il y a un peu de ça. Après, le principe de base, c’est que l’objet on le crée car c’est quelque chose dont on a besoin, c’est souvent extraordinaire mais il y a des effets pervers dans tout ça. À chaque action, à chaque pensée, il y a de toute façon un effet pervers. C’est comme ça, on n’y peut rien. Des fois, l’effet secondaire néfaste prend le pas sur la magie qu’avait l’objet au départ. On ne voit que l’effet néfaste. On n’y peut pas grand chose, sinon on ne ferait jamais rien ! Si la personne qui a crée la machine à laver le linge avait pensé qu’un jour on ne saurait plus quoi en faire des machines à laver, peut-être qu’il ne l’aurait pas créée. C’est très compliqué ce problème. Donc on cherche des nouvelles solutions, comme le partage de la machine à laver, le covoiturage, on essaie d’ajuster, on essaie de trouver des solutions à l’aspect négatif que l’on n’avait pas vu au départ. Cela va peut être engendrer des aspects négatifs et ainsi de suite… Donc on est toujours entre le bien et le mal… On est toujours en train de naviguer entre ces deux notions…

AoA : Merci beaucoup M. Pras pour toute vos réponses et votre disponibilité. Quels sont vos prochains projets ?

Bernard Pras : Je vous en prie. Je viens d’en finir quelques uns vers Angers, puis là je pars en Grèce dans une petite île et fin août à Béziers dans une usine !

AoA : Bonne continuation à vous !

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